Armes factices: Ces jouets qui peuvent donner la mort

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Il n’est pas rare de voir des marchands ambulants chercher à écouler coûte que coûte des épées, des pistolets à eau, des mitraillettes et revolvers dans les rues et embouteillages de Dakar. Quitte à « braquer » piétons et automobilistes avec ces armes factices. Il s’agit officiellement de jouets innocents, certes, mais ces armes de guerre en plastique incitent les enfants à la violence ou l’apprentissage de la délinquance à main armée. en tout cas, impriment dans leur subconscient des instincts d’agressivité. Sans compter que, on s’en souvient, dans certaines affaires criminelles de jeunes délinquants ont commis des vols et braquages avec des armes factices. « Le Témoin » a enquêté.

A Dakar, comme dans presque toutes les capitales africaines, le commerce ambulant occupe une place centrale dans l’économie. Mais quand le commerce ambulant des armes factices devient un facteur d’insécurité, il y a de quoi s’inquiéter ! Et pour la sécurité des personnes et pour l’éducation des enfants. Pour mieux camper le décor, il faut rappeler le calvaire quotidien des usagers de la route. Dans les rues, et notamment aux carrefours de Dakar, la circulation est infernale malgré les efforts consentis par l’Etat en matière d’autoponts et de désengorgements des artères.

Aux heures de pointe, les automobilistes sont coincés dans d’innombrables et cauchemardesques embouteillages tandis que les malheureux piétons cherchent à se frayer un chemin sur les trottoirs encombrés par toutes sortes d’objets ou d’individus. Dans cette atmosphère tendue, il n’est pas rare que surgissent soudain des marchands ambulants qui « braquent » automobilistes et passagers avec des pistolets, des mitraillettes et des revolvers. Si ce ne sont pas des épées, des couteaux et autres machettes. Ne tremblez surtout pas ! Car ce sont des armes factices, faites le plus souvent en plastique, que les ambulants cherchent écouler à tout prix !

Ces jouets pas comme les autres comportent cependant un risque d’accroissement du sentiment d’insécurité. S’ils ne sont pas tout simplement utilisés pour commettre des braquages en donnant aux victimes l’impression qu’il s’agit de vraies armes braquées sur elles ! Dans de nombreux cas de figure, brandir une réplique d’arme « réelle » peut provoquer une réaction de légitime défense… mortelle. « Le Témoin » quotidien vous rappelle quelques faits criminels où des agresseurs, braqueurs et autres détenteurs de fausses armes à feu se sont mis en danger jusqu’à y laisser la vie.

Cambriolage à…main armée

Il y a un quart de siècle, un cambriolage avait été commis aux Parcelles Assainies. C’était courant 1997 si nos souvenirs sont exacts puisque le commissaire Assane Ndoye était au moment des faits le patron du commissariat de police d’arrondissement. Une nuit de cette année-là, dans un appartement situé au quartier Golf, un couple mixte (Sénégalais et Italienne) a été surpris et braqué dans son sommeil par des cambrioleurs.

Dans un reflexe de légitime défense, le Modou-Modou d’Italie n’avait eu d’autre choix que de tirer mortellement sur l’un des voleurs. Dépêchés sur les lieux du crime, les éléments du commissaire Assane Ndoye se sont rendus compte que l’arme du voleur, connu des fichiers de police, était factice ! Un fait similaire a eu lieu dans une cité côtière de Guédiawaye où des charretiers se livraient à l’extraction de sable marin, une activité strictement interdite par la loi.

Parfois, les charretiers prenaient prétexte de l’extraction du sable pour commettre nuitamment des vols dans les quartiers environnants. Pour faire face aux prédateurs s’attaquant aux « tortures marines », des jeunes se sont érigés en sentinelles. Une nuit, il y a eu une course-poursuite effrénée entre les jeunes du quartier et un charretier voyou. Au moment d’être appréhendé, le cocher avait brandi une arme. Les jeunes avaient réussi on ne sait trop comment à le maîtriser avant de lui asséner plusieurs coups avec une pelle trouvée à bord de la charrette.

Laissé pour mort, le charretier avait été transporté par les sapeurs-pompiers à l’hôpital. Les policiers de Guédiawaye, prévenus par la suite, en faisant le constat des faits, ont ramassé sur les lieux du drame une arme factice, plus exactement un pistolet en plastique, qu’ils ont utilisée par la suite comme pièces à conviction.

Ces faits criminels parmi d’autres montrent la dangerosité de ces armes factices à double tranchant dont la plupart prennent la forme de briquets-pistolets (Allume-gaz), de pistolets lampes torches etc. Mais qui ont, dans tous les cas de figure, une apparence d’armes à feu ! Autrement dit, ces armes en plastique sont les répliques parfaites de véritables pistolets. Elles fonctionnent comme de vrais revolvers, font souvent le même bruit à la seule différence qu’elles ne tirent pas des coups mortels.

En vente libre dans les rues et magasins de Dakar, ces fausses armes, pour ne pas dire ces jouets anodins, peuvent cependant inciter les enfants à devenir violents. On se rappelle d’ailleurs que le défunt journal « Takusaan », qui eut son heure de gloire dans les années 1980, publiait au mois de décembre de chaque année des annonces pour dire : « Décembre, mois des cadeaux. Parents, de grâce ne donnez pas des pistolets aux enfants ! »
Des mises en garde dont on ne sait si elles ont servi à quelque chose mais qui ont eu au moins le mérite d’essayer d’alerter.

Procureur feu François Diouf et la bande aux armes à pétard

Il est vrai que les marchands du bazar les considèrent comme de simples jouets, mais il ne faut pas s’y méprendre. Car, de l’avis juridique de Me Cheikh Kouressy Ba, avocat à la Cour, « les personnes qui utilisent ce type d’arme pour menacer des gens ou, à fortiori, pour braquer un commerce s’exposent aux mêmes conséquences judiciaires qu’une personne utilisant une vraie arme à feu. Néanmoins, le prévenu ou l’accusé peut bénéficier de circonstances atténuantes » explique l’éminent avocat.

« Normalement, dans un pays sécurisé, quelqu’un qui se promène avec ce type d’arme s’expose vis-à-vis des gendarmes ou policiers aux mêmes réactions qu’avec une personne portant une vraie arme. Parce qu’en cas de braquage, la victime ne peut nullement faire la différence entre une arme sans munitions et une arme avec munitions ; une arme factice et une arme réelle…Entre la vie et la mort, la victime se rend facilement ou docilement à l’agresseur…» a poursuivi, en substance, Me Cheikh Kouressy Ba.

Ces armes factices nous renvoient aux grandes sessions de Cours d’assises des années 90 que nous avons eu à couvrir au Palais de justice du Cap Manuel. Dans une affaire de vol en réunion commis la nuit avec usage d’arme « factice », le brillant et éloquent défunt procureur François Diouf avait officié au ministère public. A l’entame du procès, il avait invité l’un des gendarmes de garde au Palais à déposer son arme de service sur la table des scellés, autrement dit des pièces à conviction, à coté de l’arme factice que détenaient les malfaiteurs jugés ce jour-là. Après avoir retrouvé les manches de sa robe, le procureur François Diouf avait prononcé un réquisitoire retentissant.

Morceaux choisis : « Monsieur le président, messieurs les avocats de la défense, vous avez devant vous deux armes à feu, l’une est fausse ou factice ; l’autre est réelle (celle du gendarme) ! Personne dans la salle n’est en mesure de faire la différence entre les deux armes bien que l’une soit en plastique. Une arme aussi dangereuse pour le malfaiteur que pour la victime en cas de légitime défense. En pleine nuit, si un cambrioleur pointe une arme sur vous, comment pouvez-vous savoir s’il s’agit d’une arme qui tire à feux de pétards ou des balles réelles ? Aussi bien les avocats de la défense que leurs clients accusés doivent savoir que le droit ne fait pas de différence entre un vol commis avec une arme réelle ou un autre fait sous la menace d’une arme factice… » avait expliqué le procureur François Diouf avant de requérir 20 ans de travaux forcés contre les accusés !

A l’époque, il avait été suivi dans sa demande puisque les membres de la bande avaient été condamnés à de lourdes peines. La dangerosité de ces armes factices à double tranchant pousse Momar Ndao, le président de l’Association des consommateurs du Sénégal (Ascosen), à inviter les autorités à plus de vigilance. « Certes, nos enfants ont droit à des jouets fascinants ! Mais pas n’importe quels jouets puisque ces mitraillettes et revolvers factices peuvent inciter les enfants à la violence, les jeunes à la tentation de vols à main armée » admet-il lui aussi tout invitant les pouvoirs publics à réglementer l’importation de ces jouets se présentant sous la forme d’armes factices.

Le Témoin